Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
24 décembre 2011 6 24 /12 /décembre /2011 07:00
Libres propos de Ph.Godard: Qu’est-ce que l’« insécurité alimentaire »?

Article de Philippe Godard paru dans notre magazine Le Lien de mars 2005.

 

Consultez la bio de Ph.Godard >>> ici

 

Certes, de nos jours, on ne parle plus de la « faim dans le monde » mais de « l’état de l’insécurité alimentaire ». Ce bel euphémisme, dû aux fonctionnaires des Nations Unies, et plus précisément à l’Organisation pour l’alimentation et l’agriculture, la FAO, pourrait nous faire croire que, finalement, les choses s’arrangent. Il en va pourtant tout autrement, et même la FAO est contrainte de reconnaître que rien ne va plus ! 

 

Sans aucun doute, on produit assez de nourriture pour six milliards d’êtres humains, et les possibilités d’en produire davantage encore existent, à condition de revoir une bonne part de la politique agricole mondiale, comme le montre notamment l’ouvrage de Laurence Roudart et Marcel Mazoyer, Histoire des agricultures du monde (Point Seuil n° 307). Mais voilà, de nos jours, la moitié de l’humanité ne consomme que 1200 calories par jour, ce qui ne correspond qu’à la moitié des besoins quotidiens d’un homme en bonne santé. Où passe donc toute la nourriture potentiellement ou réellement produite, en tout cas non consommée ? Manque-t-elle réellement, et pourquoi ? Quel est le processus qui aboutit à cette situation de « faim dans le monde », terme bien préférable à celui d’« insécurité alimentaire » ?

Première cause de la faim dans le monde : la pauvreté, bien entendu. Le déséquilibre entre les zones riches et les zones appauvries est tel que, dans les premières, non seulement la disette a disparu depuis bien longtemps, mais même on se penche sur… l’obésité, comme aux États-Unis où certaines statistiques affirment qu’un Nord-américain sur deux est « en surpoids » (encore un bel euphémisme…). Tandis que, au sud de la planète, la faim reste, selon les termes de la FAO, « la manifestation la plus extrême de la pauvreté et du dénuement ». Nous oublions trop souvent que plus de 30 000 personnes meurent de faim chaque jour.

 

Quelques données chiffrées

Rappelons que, selon la FAO, 49,6 millions de km2 de terres sont consacrés à l’agriculture, ce qui représente environ 38,5 % du total des terres émergées. 34,6 millions de km2 sont consacrés au pâturage permanent, et 15 millions aux divers types de cultures : temporaires pour 13,7 millions de km2, permanentes comme les arbres fruitiers ou la vigne pour 1,3 million de km2. La moyenne des terres par habitant s’établit donc, si l’on ne prend en compte que les terres cultivées et pas celles consacrées à l’élevage, autour de 0,25 ha par habitant et par an, et cette moyenne va continuer à baisser pour atteindre 0,15 ha par habitant et par an en 2050, lorsque la population sera d’environ 10 milliards d’êtres humains.

Selon le dernier rapport de la FAO, publié fin 2003, 842 millions de personnes étaient sous-alimentées dans le monde en 1999-2001, dont 798 se trouvent dans les pays du tiers-monde, 34 millions dans les pays anciennement socialistes en transition vers l’économie de marché, et 10 millions dans les pays riches. Dans le Sud, le nombre de personnes sous-alimentées augmente par rapport à la période d’analyse précédente (1995-1997) de 4,5 millions par an. Alors que l’objectif du Sommet mondial de l’alimentation de 1996 était bien entendu une réduction assez forte pour diminuer par deux le nombre de personnes sous-alimentées dans le monde de 1992 à 2015…

Ce n’est pas tout. Cette diminution ne provient que de quelques grands pays, surtout en Asie, grâce à la Chine, décidément bien utile depuis son entrée dans l’OMC. En effet, depuis que la Chine est intégrée de fait au système capitaliste, tout semble y aller pour le mieux : le pays se développe, ses dirigeants finissent par s’occuper des pauvres paysans, et maintenant, on apprend qu’ils arrivent même à lutter efficacement contre la sous-alimentation ! Qu’on en juge plutôt : dans ce pays, 135 millions de personnes étaient sous-alimentées en 1999-2001, contre 193 millions en 1990-1992, soit une diminution de 58 millions pour ce seul pays. On voit tout de suite l’utilité de tels chiffres pour les statistiques mondiales : si l’on ne tenait pas compte de la Chine, le nombre de sous-alimentés dans les pays du tiers-monde aurait augmenté de 40 millions entre 1992 et 2001 ! Grâce à la Chine, il a baissé, de 18 petits millions d’individus en dix ans : 798 contre 816 millions.

Hors la Chine, dans la majorité des pays du tiers-monde, le nombre de personnes sous-alimentées augmente ou ne diminue pas de façon significative.  En Inde, 214 millions de personnes étaient sous-alimentées en 1999-2001, soit un chiffre identique à celui 1990-1992 mais en augmentation de 19 millions par rapport à 1995-1997 ; ainsi, après avoir baissé dans la première moitié des années 1990, le nombre d’Indiens sous-alimentés s’est de nouveau accru, sur un rythme assez élevé. C’est la tendance qui est alarmante : dans la plupart des pays du tiers-monde, à l’exception notable de la Chine, donc, le nombre de sous-alimentés augmente.

Pour que soit atteint l’objectif que se sont fixé les gouvernements lors du Sommet mondial de l’alimentation de 1996, il faudrait que ce nombre diminue chaque année de 26 millions entre 2001 (année de référence de la dernière estimation) et 2015, soit douze fois la cadence actuelle, qui est de 2,1 millions de personnes sous-alimentées en moins par an (Chine incluse). Autant dire que, d’ores et déjà, l’objectif ne sera pas atteint. La question est plutôt de savoir si va se produire une baisse… ou une augmentation du nombre de personnes sous-alimentées. Le directeur général de la FAO, Jacques Diouf, déclare pour sa part : « En clair, le problème n’est pas tant le manque de nourriture que l’absence d’une véritable volonté politique. La majorité des affamés de notre planète vivent dans les zones rurales du monde ne développement, loin des leviers du pouvoir politique et hors de portée visuelle des médias et du grand public des pays développés. » On ne saurait mieux décrire cet aspect du problème : la non-visibilité des gens qui meurent de faim.

L’économie mondiale continue sur la pente qui est la sienne depuis maintenant deux ou trois décennies : accroissement de la dette des pays du Sud et déclin des prix des matières premières agricoles, comme le café. Non seulement la dette semble de plus en plus difficile à rembourser du fait de l’effondrement des cours, qui entraîne donc un effondrement des rentrées de devises, mais cette situation est désormais l’une des causes majeures, directes, de la sous-alimentation dans le monde. Pour un indice de base 100 en 1990, l’indice des produits alimentaires de base s’établissait à 86,2 au dernier trimestre de 2001, et à 74,6 pour les boissons (café, cacao…). Or, ces indices, qui mesurent les variations des prix du commerce mondial de ces produits, signifient une nette dégradation du pouvoir d’achat des habitants des zones rurales vouées aux cultures de rapport (exportation), et traduisent leurs difficultés toujours plus grandes pour s’alimenter de façon correcte. Ainsi, en Amérique centrale : au Guatemala, il y avait deux fois plus de personnes sous-alimentées en 1999-2001 qu’en 1990-1992, soit 2,9 millions contre 1,4 million (pour une population totale de 11 millions en 2001), et les autres pays de la région, à l’exception du Costa Rica, ont tous connu une croissance de leur population sous-alimentée, alors que la région est exempte de guerres, guérillas et autres « calamités ». Il est remarquable qu’on mangeait mieux au Guatemala au moment de la guerre civile que de nos jours. Bel indice de la manière dont les Etats-Unis ont pu maintenir les militaires guatémaltèques au pouvoir : par l’aide alimentaire, complément fort utile de la terreur militaire généralisée.

Deux mots des subventions agricoles. Selon la FAO elle-même, dans son rapport 2003, les Etats-Unis ont distribué 3,9 milliards de dollars en subventions à 25 000 planteurs de coton en 2001-2002, soit un montant plus élevé que le PIB tout entier du Burkina Faso, où la subsistance de plus de 2 millions de personnes dépend du coton. Les agriculteurs burkinabés et ceux d’autres pays d’Afrique de l’Ouest peuvent produire du coton à 0,47 dollar le kilo, ce qui est loin du coût de 1,61 dollar qui est celui du coton nord-américain. Mais les subventions garanties ont encouragé les planteurs des Etats-Unis à accroître leur production, alors même que le prix du coton s’effondrait… menaçant la survie des planteurs africains qui subsistent en cultivant le coton pour l’exportation. De même, l’Union européenne a subventionné, entre autres, la production de sucre à hauteur de 2,3 milliards de dollars en 2002. L’Europe est ainsi devenue le deuxième exportateur de sucre au monde, bien que ses coûts de production soient plus du double de ceux que beaucoup de pays en développement. Il en va de même avec les bananes des Antilles, pour ce qui concerne la France.

Le schéma est net : les agricultures industrielles agissent en véritables prédateurs, ne laissant aucune chance aux modes agricoles traditionnels du Sud. Et cette tendance ne pourra que se renforcer sous l’impact des règlements de l’OMC. Alors, que fait la FAO ? Les lamentations sont inutiles, le commerce équitable lui-même ne peut rien puisqu’il est lui aussi commerce de denrées vouées à l’exportation et qu’il peut désorganiser, certes en douceur, certaines productions locales, en poussant les agriculteurs – encore et toujours – à privilégier les cultures de rapports. Or, les cultures de rapports doivent, partout, passer après les cultures de subsistance.

 

Défis majeurs et potions de perlinpinpin

En juillet 2003, trente-six pays étaient confrontés à des crises alimentaires qualifiées de « graves » par la FAO, nécessitant l’envoi d’une aide alimentaire internationale, notamment les pays d’Afrique centrale et de l’Est (sécheresse en Érythrée en 2002), quelques pays d’Afrique de l’Ouest, l’Afghanistan (sécheresse de 1999 à 2001), l’Iraq (quelle surprise !), la Mongolie (hiver extrêmement neigeux en 2003), le Guatemala, le Honduras et le Nicaragua.

Les organismes humanitaires, les organisations internationales, les gouvernements eux-mêmes, se trouvent désormais face à l’incohérence de leur politique « globale ». Les aides alimentaires d’urgence sont inefficaces. Environ 30 % de leur coût est consacré à l’acheminement de l’aide sur place, selon les sources les plus officielles, coût déjà énorme, qui en dit long sur l’incohérence qu’il y a à transporter de la nourriture sur des milliers de kilomètres au lieu de la produire sur place, mais on peut encore douter que ce chiffre prenne en compte les dépenses structurelles de ces organisations trop lourdes. De plus, l’aide arrive en moyenne cinq semaines après la reconnaissance de l’ « urgence » de la situation ! On voit donc que l’efficacité de telles aides en nature est très aléatoire. Mais le système a plus d’une corde à son arc, et il préconise maintenant des programmes d’éducation à l’agriculture. Comme si les paysans du tiers-monde avaient besoin d’être éduqués ! En réalité, les questions fondamentales sont de divers ordres.

Tout d’abord, allons-nous enfin comprendre et reconnaître que des modes d’agriculture a priori moins productifs que l’agriculture capitaliste, avec engrais et intrants de toute sorte, sont en réalité bien plus adaptés à la situation des pays du sud de la planète ? En effet, dans ces pays, c’est la main-d’œuvre qui, de fait, est bon marché ; aussi, il vaut mieux maintenir sur place un paysannat important doté de petits moyens, mais suffisants cependant pour cultiver ses terres, que de balancer des semences biotechnologiques par tonnes et des tracteurs par milliers. Nous ne parlons même pas ici du danger majeur des biotechnologies (voir le numéro spécial de Courant alternatif sur « l’Agriculture, enjeu majeur de notre époque », 2e trimestre 2002), mais simplement de l’aspect social et de la réalité agricole : il est tout simplement désastreux d’étendre à toute la planète le système agrocapitaliste, agro-industriel, fort consommateur de produits industriels chimiques. Cela coûte très cher, abîme le sol, et surtout conduit à un exode rural massif puisque les rendements, en termes de quantités produites rapportées aux paysans, augmentent, d’où la nécessité d’abandonner la terre pour la laisser aux machines et aux engrais. De nos jours, comme il y a un siècle en Europe, les paysans quittent massivement les terres cultivables et vont s’entasser en ville où, rappelons-le, ils ont moins de chance de survivre et sont davantage sous-alimentés qu’à la campagne (c’est ce que prouve une étude menée sur l’ensemble de l’Inde, soit un milliard d’habitants, en 2002).

Outre le mode d’agriculture industrielle que les trusts et les Etats veulent étendre partout, l’autre problème majeur est celui de l’accès des paysans à la terre. Pas si simple ! Du point de vue des capitalistes, y compris ceux de gauche, il faut respecter la propriété de la terre. Et dans la plupart des pays du tiers-monde, la terre appartient très majoritairement à des propriétaires fonciers. Ce n’est pas l’OMC qui va contrecarrer ce mouvement et favoriser la réforme agraire, la redistribution des terres à ceux qui la cultivent. Car l’OMC n’a que faire de l’agriculture de subsistance ou locale ; elle ne s’intéresse qu’aux produits commerciaux, qui affament et tuent bien plus sûrement le paysannat que toutes les calamités que les médias dénoncent constamment : ni les sauterelles, ni les ouragans, ni même les guerres ne causent, en nombre absolu de paysans réduits à la famine et devant abandonner leurs terres pour les bidonvilles des métropoles, des désastres comparables à ceux nés de la propriété privée du sol. Les quelques programmes qui ont eu pour but de donner des terres aux paysans n’ont été développés que dans des pays comme le Guatemala, à cause des conditions politiques internes : dans ce pays, après plus de trente ans de guerre civile, il a bien fallu faire revenir les exilés (partis au Mexique pour la très grande majorité) et leur accorder un morceau de terre pris sur des terres non cultivées. Mais, à l’échelle planétaire, les réformes agraires massives sont oubliées. Les tenants de l’ordre actuel préfèrent de loin les saupoudrages (poudre aux yeux et poudre de perlimpinpin) d’aide alimentaire directe, qui dédouanent et déculpabilisent les consciences chrétiennes et musulmanes (les Etats pétroliers arabes fournissent eux aussi une aide alimentaire aux pays frères pauvres, tout aussi inefficace).

 

Une volonté politique d’affamer la majorité du monde ?

Alors qu’il était président de la Banque mondiale (1968-1981), Robert McNamara déclara qu’il faudrait faire face à l’accroissement de la population mondiale par « des moyens naturels : la famine et la maladie ». L’idée n’était certes pas nouvelle, puisque Hitler, Staline et quelques autres avaient su, en leur temps, organiser des famines sélectives contre des groupes précis de population. De nos jours, plus de Staline ni d’Hitler à l’horizon immédiat, et même les McNamara semblent avoir disparu. Le monde tourne dans le confort. Et pourtant, comme on vient de le voir, les politiques qui entraînent cette « insécurité alimentaire » qui frappe, rappelons-le, quelque 800 millions de personnes du tiers-monde et une quarantaine de millions encore dans le reste du monde, n’est pas une fatalité.

Des décisions politiques, qui relèvent de nombreux facteurs, ont concouru à cette situation hélas tolérable, puisque rien ne bouge. Parmi ces facteurs politiques, citons le lobbying des énormes trusts agro-industriels, qui comptent parmi les plus gros du monde (Nestlé, Monsanto, Novartis-Syngenta, Coca-Cola, Pepsi-Cola, McDonald’s, etc.), en faveur des cultures de rapports, des semences transgéniques, de l’élevage au détriment des plantes, pourtant bien plus rentables en termes de calories produites à l’hectare, etc. ; les politiques d’urbanisation galopante d’à peu près tous les pays, avec l’absence ou la faiblesse évidentes des politiques qui pourraient permettre aux paysans de subsister sur leurs terres ; les règles tout à fait inégales du commerce mondial des produits agricoles ; les habitudes de consommation des populations des pays riches, dont nous n’avons pas parlé ici, mais qui relèvent, pour le dire vite, d’un processus de long terme qui aboutit à couper tout à fait l’individu consommateur de son cadre naturel et qui finit par lui faire préférer des produits synthétiques, traités pour supporter les voyages puisqu’une partie de plus en plus importante de ce qu’il consomme vient du tiers-monde…

Ajoutons que cette masse d’affamés a également une utilité politique directe, comparable à celle des chômeurs européens du temps de Marx. Elle est une masse de déshérités aisément manipulable par le premier démagogue venu, comme l’a montré, entre autres, l’exemple récent de Fujimori au Pérou. La faim et la misère sont de puissants leviers pour contrôler une situation politique tendue, comme l’est la situation dans la plupart des pays du Sud. Tout est cependant une question de dosage : si la faim s’accroît, qui pourra encore « tenir la situation » ? C’est à l’évidence la préoccupation de quelques dirigeants « humanistes », et le rôle des organismes des Nations unies de maintenir le cap, de faire en sorte que, finalement, le couvercle jamais ne saute.

La réforme agraire reste une revendication politique majeure, et non satisfaite, des peuples d’Amérique latine, d’Afrique et d’Asie. Dépossession des terres cultivables abandonnées par leur propriétaires, et jouissance de la terre à ceux qui la travaillent !

 

PG

Partager cet article

Repost 0
Les Enfants des rues de Pondichéry