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7 octobre 2015 3 07 /10 /octobre /2015 07:41
Portrait d'une mère de 220 enfants, par Flore Talamon

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C’est en voulant découvrir différentes facettes de Pondichery, ville où je me suis installée pour quelque temps, que j’ai été amenée à pousser les portes de l’orphelinat Vudhavi Karangal. Ce portrait, très spontané, m’a été inspiré par l’humanité qui rayonnait en ce lieu. Dans la vie, je suis auteur pour la jeunesse, scénariste de bande dessinée et animatrice d’ateliers d’écriture.

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LE RECIT

L’éclat de rire, rauque et tonitruant, secoue le corps massif de la quadragénaire, peau couleur miel d’acacia, cheveux poivre et sel, œil vif sous de lourdes paupières. Un rire généreux, à l’image de sa vie dédiée à des enfants que la malchance a saisi aux mollets dès le plus jeune âge.

Alice, c’est son prénom, sert de mère par substitution à une cohorte d’enfants des rues de Pondichéry, ville tamoule anciennement française. Exactement 220 enfants de 5 à 18 ans, 80 filles d’un côté, 140 garçons de l’autre. Cela avec l’aide de son mari, Maran, et d’une poignée d’employés dévoués, parfois anciens pensionnaires. Un travail à plein temps – pour Alice et Maran, pas de jour sans visite à l’orphelinat. Un travail d’une vie, corrige-t-elle en riant. Et le mot n’est pas trop fort : l’étudiante en droit n’avait que 19 ans lorsque, effarée par le nombre de gamins livrés à eux-mêmes dans les quartiers pauvres de pêcheurs, elle décida de créer un orphelinat et appela à l’aide celui qui n’était alors qu’un ami. Le projet souda le couple qui, un beau jour, assis au coin d’une table se fit cette promesse : pour se dédier complètement aux enfants nécessiteux, il renonçait à une descendance.

C’est ainsi que depuis 25 ans, Alice et Maran recueillent les enfants des castes inférieures ou des hors castes (intouchables). Des enfants que leur amènent leurs proches et que leurs parents décédés, disparus ou encore voués à la prostitution ne sont pas à même d’élever. Ici, pas de limite d’âge : les nouveaux-venus sont acceptés dès lors qu’ils sont capables de s’habiller seuls - car nul ne le fera pour eux. Et ne partiront que lorsque, majeurs, ils seront mariés et en possession d’un travail, service « après-vente » assuré par l’orphelinat à la place des familles défaillantes.

Pendant toutes ces années, Alice et Maran offrent aux gamins menacés par la rue un toit, un couvert, un encadrement strict et de nombreux cours destinés à développer des compétences complémentaires à celles que leur enseigne l’école : ateliers de dessin, de musique, de yoga ou encore de mécanique et d’anglais se succèdent pendant le week-end. Des oiseaux en cage sont là pour leur apprendre le sens des responsabilités. Les enfants cousent et lavent eux-mêmes leur uniforme tous les jours …

Mais ce qu’Alice leur offre de plus remarquable est la sagesse, l’humanité, qui accompagne ses moindres actes. Il faut voir « Abba » - pour les filles, « Madam » pour les garçons, assise dans le patio du foyer, entourée par un essaim de fillettes aux yeux écarquillés par l’attention et qui boivent ses paroles. Elle admire les broderies des unes, écoute les autres ânonner un couplet en anglais, rit à leurs remarques et leur prodigue encouragements ou blâmes. Chaque phrase est pesée : dans un environnement dense et clos, il faut éviter les vexations, déminer les susceptibilités. Et de fait, le lieu respire l’harmonie, les grands aident les petits, pas une dispute ne perturbe l’atmosphère même si l’ambiance chez les garçons est plus tumultueuse que chez les filles. Les orphelins semblent conscients de leur chance. Heureux, même ? Il ne faut pas s’y tromper, nuance Maran : ils manquent d’amour. Il n’y a qu’à voir le regard émerveillé d’un garçon de 8 ans qui reçoit ce dimanche-là la visite trimestrielle de sa mère pour le comprendre.

N’empêche. Alice et son mari réalisent tous les jours des prouesses. Car il faut replacer ces havres de sécurité et de propreté dans le contexte d’une société indienne individualiste où la survie reste une réalité pour beaucoup et où les bonnes intentions achoppent souvent sur les moyens. Les aides sociales existent, limitées par rapport à l’immensité des besoins, les obstacles administratifs, matériels, humains sont pléthores. Pourtant, l’orphelinat ne cesse de grandir : un troisième foyer fermé destiné à recueillir des mineures condamnées par la justice a ouvert cet été, en moins de deux mois. Un petit miracle.

A ce mot, Alice éclate de rire à nouveau. Certes, convient cette Adventiste, la religion est un moteur dans sa lutte en faveur des plus démunis. D’ailleurs son arrière-grand-père, un catholique, quitta cette religion lorsqu’il apprit que l’église en construction comporterait deux portes, dont l’une réservée aux intouchables. Mais la politique aussi. Alice compte quatre générations de réformateurs au-dessus d’elle pour scruter ses actes : un arrière-grand-père nationaliste, un grand-père qui fut maire communiste de Pondichéry. Et surtout, l’exemple d’une mère qui consacra sa vie aux pauvres et d’un père qui lui apprit à aller jusqu’au bout de ses idées.

Des regrets, elle n’en a pas. Juste celui de ne pouvoir accueillir plus d’enfants, faute de moyens. Si vous voulez aider Alice et l’orphelinat Vudhavi Karangal, vous pouvez contacter l’association Enfants des rues de Pondichéry, qui contribue au financement de l’orphelinat depuis plus de 10 ans.

Flore Talamon

Pour en savoir plus sur Flore, cliquez ICI

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Les Enfants des rues de Pondichéry