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20 décembre 2009 7 20 /12 /décembre /2009 12:11

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Philippe Godard contribue depuis plusieurs années à nos publications. Aujourd'hui, il nous fait part de ses réfléxions sur des thèmes majeurs pour nous: Solidarité, Humanisme, Émancipation de la misère.

 

Philippe Godard:

Notre pays a marqué le vingtième anniversaire de la Convention Internationale des Droits de l’Enfant en supprimant la défenseure des enfants… Quoi que l’on pense du gouvernement actuel, il faut constater que cette suppression, qui plus est cette année-là, est un signe fort…

Le gouvernement français est sans aucun doute engagé dans une politique précise vis-à-vis de l’enfance. Cette politique se décrypte à travers la stagnation ou la diminution des crédits alloués à l’Éducation nationale, à travers la suppression de 12 000 postes d’enseignants et l’augmentation du nombre de surveillants, à travers encore nos résultats scolaires. Notre pays s’était engagé, au niveau de l’Union européenne, à faire descendre avant 2010 en dessous de 20 % la part d’adolescents « illettrés » (au sens de « qui peinent à comprendre ce qu’ils déchiffrent », soit des jeunes qui ne sont pas capables de comprendre, à la première lecture, un simple article d’un quotidien local). Or, ce chiffre est passé, pour la France, de 21,3 % en 2001 à 24,1 % en 2006, selon la dernière mesure réalisée par les experts qui évaluent l’accomplissement des engagements du traité de Lisbonne (pour plus de précisions, voir http://ec.europa.eu/news/culture/091126_fr.htm). La proportion de jeunes encore scolarisés à l’âge de 18 ans en France ne cesse de diminuer, selon le ministère de l’Éducation nationale : 85 % en 1996, 79,5 % en 2006 ; la tendance va s’amplifier dans les années à venir selon l’OCDE, qui classe la France parmi ses plus mauvais élèves car cette situation est inquiétante sur un marché mondial où le niveau d’études et de compétences reste un atout des pays les plus développés… Ajoutons que 41,7 % des jeunes de moins de 25 ans des zones urbaines dites « sensibles » sont au chômage, selon le rapport de l’Observatoire national des ZUS rendu début décembre 2009 – plus de quatre jeunes sur dix dans ces zones de désespérance sensible…

Quel lien entre cette situation et celle des enfants en Inde ? Selon moi – et comme d’habitude, ce « libre propos » n’engage pas Enfants des rues de Pondichéry –, la situation de l’enfance partout dans le monde est traversée par une constante : le travail devient l’horizon des enfants. Chez nous, c’est l’école qui se transforme en centre de formation pour futurs adultes – et pour travailler à 16 ans, pas la peine de savoir vraiment lire, de comprendre Le Monde, Le Figaro ou Les Échos, de s’emparer de Madame de Lafayette, de Rousseau ou de Keynes dans le texte, etc.  En Inde, ce sont des millions d’enfants qui, encore et toujours, se retrouvent au travail.

En cette période de Noël, on ne saurait trop insister sur le refus que nous devons adopter des cadeaux made in China ou made in India qui nous arrivent ici à des prix défiant toute concurrence. Un film comme Nous achetons, qui paye? visible sur le site http://www.travaildecent.be/ (rubrique « Outils pédagogiques », le film dure 25 minutes) montre bien quel sort est réservé aux travailleurs chinois et indiens. Et notamment aux enfants travailleurs.

Il n’est plus nécessaire, dans ce site d’Enfants des rues de Pondichéry, de s’étendre sur la situation réelle des enfants travailleurs et des enfants des rues, dans le monde en général, et en Inde en particulier. Je voulais juste signaler, en ouverture de ce « libre propos », que la situation des enfants du monde entier ne s’arrange pas du tout, pas plus en France et dans les pays dits « riches » qu’en Inde et dans les pays appauvris par ce système économique. Et je voudrais discuter ici sur cette question que, je pense, certains d’entre vous se posent :

Le droit (international et national) est-il encore une réponse efficace face aux « impératifs » économiques ?

Comme vous le savez, le travail des enfants est interdit en Inde et d’ailleurs à peu près partout dans monde. Seul l’âge de l’interdiction varie, entre 14 et 16 ans pour la plupart des pays. Le droit dit parfois ce qui devrait être dans l’idéal, mais pas toujours ce qui doit être sous peine de sanctions. C’est cela qu’il est parfois difficile d’accepter dans notre pays où est né le droit. (C’est en tout cas ce que pensent les Chinois, qui désignent la France sous le nom de « Fa Guo », ce qui signifie « pays de la loi ».)

Pour nous autres Français, il n’existe pas de coupure dans notre vie individuelle, sociale, économique, nationale, entre le droit et la réalité. D’ailleurs, lorsque nous constatons qu’un individu transgresse la loi, nous sommes d’autant plus choqués que cette personne occupe un poste à responsabilité, politique ou entrepreneuriale, notamment. Il nous semble immoral, contraire à l’éthique, nuisible surtout au bon fonctionnement de la société de ne pas respecter le droit. D’abord parce que le droit a une vertu pédagogique (en gros, nos « chefs » devraient montrer l’exemple) ; ensuite parce que nous sommes convaincus que si tout le monde respecte le droit, la société dans son ensemble n’en fonctionnera que mieux.

On ne peut pas dire qu’il en aille ainsi dans tous les pays du monde, et en Inde pas vraiment non plus. Je ne suis pas en train d’insinuer que les Indiens sont des attardés qui n’ont pas compris le rôle du droit. Je pense plutôt que ce sont les Français qui s’imaginent que le droit est une valeur universelle dans toutes les cultures.

Commençons par constater qu’en Inde, il existe des valeurs bien plus hautes que le droit, à commencer par le dharma qui est respect de l’ordre de l’univers, soit quelque chose de transcendant, qui dépasse largement l’agitation humaine, trop humaine. Nous avons la sensation que le dharma entraîne un certain fatalisme, une incapacité des Indiens à changer leur situation, mais cela est erroné : pensons donc au formidable mouvement national indien qui a participé au départ des Britanniques. Les Indiens ne sont donc pas dans le fatalisme, même si certains parmi eux le sont – mais il en va de même ici aussi, n’est-ce pas ?

Ensuite, nous, Occidentaux, avons exporté le droit non sans une certaine incohérence, voire hypocrisie. Nous ne sommes pas fondés à en attendre, là-bas, les mêmes effets bénéfiques qu’il a produits ici. Incohérence encore plus forte à l’heure de la mondialisation. En effet, il y a quelque hypocrisie à plaquer des valeurs de notre société sur une autre société sans nous être auparavant assurer d’être vraiment les plus sages, donc les plus aptes parmi les humains à définir ce qui est valeur et ce qui ne l’est pas, y compris pour des sociétés très différentes de la nôtre…

Ainsi, nous affirmons haut et fort que le travail des enfants est nuisible, et il l’est, mais de quel travail parle-t-on ? La question n’est pas celle de l’intensité du travail ou les débats sur le sexe des anges qui concernent child labour versus child work… (Je renonce à entrer dans ce débat, vous pouvez le découvrir sur internet, et si ce débat a parfois de l’intérêt, c’est selon moi plus par les arguments qui sont avancés que sur la dispute de fond, qui voudrait que le work soit moins de l’exploitation que le labour… ce qui, Marx en conviendrait, est parfaitement ridicule, tout travail salarié étant de l’exploitation puisque le patron, dans tous les cas, ne paie jamais la totalité du travail du salarié… L’extraction de la « plus-value » est même la base du capitalisme !).

Revenons donc à notre question : de quel travail parle-t-on ? S’il s’agit du travail paysan, au cours duquel le jeune enfant apprend les gestes que son père a appris de son propre père et ainsi de suite depuis la nuit des temps, ce travail est également un apprentissage du futur mode de vie de l’enfant devenu adulte. J’ai déjà expliqué dans d’autres « libres propos » que nous sommes très mal placés pour donner des leçons d’apprentissage et d’éducation des enfants à des civilisations bien plus anciennes que la nôtre et, osons le mot, bien plus sages aussi sur de très nombreux points. Or il est incohérent de demander à des millions de paysans en Inde et dans le monde de respecter le droit, d’envoyer leurs enfants à l’école pour suivre la Constitution de leur pays, alors que, dans le même temps, nous devrions nous rendre compte que cela n’est pas tenable dans les conditions économiques actuelles… dont ce système duquel nous profitons est totalement responsable.

Il importe de préciser exactement ce que signifie « conditions économiques » : il n’est pas tenable d’envoyer tous les enfants à l’école pour qu’ils y accumulent des connaissances souvent abstraites lorsque, dans le même temps, la misère règne partout, que 1,02 milliard d’êtres humains sont sous-alimentés (chiffre FA0 2009 !), etc. On comprend quand même que l’utilité immédiate et la survie dictent le comportement des parents et aussi de leurs enfants en âge de réfléchir. Si nous opérons un lien entre mondialisation et augmentation du travail des enfants dans le monde, nous constaterons alors qu’en toute logique soit nous devons contester la mondialisation dans tous ses aspects pour nous engager dans un processus de réduction rapide du travail des enfants, soit nous ne la contestons pas et nous comptons alors sur le droit pour arranger les choses, mais dans ce cas-là, ne nous lamentons pas si l’évolution de la situation est si lente, voire si négative puisque la mondialisation économique s’accommode tout à fait des transgressions des droits des enfants…

Vouloir faire respecter à tout prix le droit, dans la situation économique mondiale actuelle, n’est pas la seule solution. Dans le cas du travail des enfants en usine ou en atelier au cours duquel les enfants n’apprennent rien mais où ils ne sont utilisés que pour leur docilité et leur habileté, et à l’évidence dans les cas encore plus extrêmes de prostitution ou d’esclavage pour dettes, il est bien évident que le droit doit être affirmé, respecté, et que les États qui souffrent de ces maux – dont l’Inde avec l’esclavage pour dettes qui ne disparaît toujours pas – doivent faire régner la loi.

Mais dans ces cas terribles, remarquons quand même que la loi, le droit, sont en quelque sorte simplement humains ; ils affirment ce qui est une évidence absolue. C’est une sorte de minimum vital, en effet, sur lequel de toute façon tout le monde devrait s’accorder, que prostituer un enfant ou le réduire en esclavage est proprement inhumain, antihumain. À la limite, il ne devrait pas y avoir besoin du droit pour faire respecter les vies des autres êtres humains. Ce n’est même plus un « droit » à la vie, ce devrait être la vie elle-même que d’être libre, non maltraité, non abusé d’aucune façon.

Dans un cas, donc, le droit est hypocrite, et dans l’autre, le droit dit ce que tout être humain, simplement humain, constate. Bien sûr, nous servir du droit pour que ce constat devienne réalité et que l’on puisse lutter contre les trafiquants d’enfants et leurs atroces exploiteurs est une évidence dans cette société et une excellente initiative, mais remarquons en passant que cela signifie en dernière analyse que nos sociétés sont bien éloignées de quelque forme de sagesse que ce soit… La sagesse n’est pas le droit, même si le droit tente le plus souvent de dire ce qui paraît sage à une société…

Pour conclure provisoirement sur le droit, il nous faut donc constater qu’aujourd’hui, si le droit est un outil pour faire avancer les choses, cela ne peut fonctionner qu’à la condition de nous débarrasser de nos œillères, de cesser de nous croire supérieurs aux autres sociétés, et de nous rendre compte que l’économie régit les vies quotidiennes de milliards d’humains bien plus sûrement que le droit et les lois. C’est contre l’économie, contre la mondialisation déloyale, contre l’exploitation forcenée que nous devons nous battre, et le droit est l’une des armes à utiliser dans ce combat, sans nul doute. Ce pourrait être à la fois le droit à l’instruction pour tous en Inde et le droit à une école performante ici – ce second droit est tout autant bafoué en France que le premier droit l’est en Inde. Mais le droit n’est pas la seule arme. Je vous propose poursuivre la réflexion et le débat en correspondant : ph.godard@free.fr

 

Toutes ces considérations nous amènent à mesurer l’importance, aujourd’hui de multiplier les initiatives du type Enfants des rues de Pondichéry. Il n’est pas la peine de s’étendre sur les qualités fondamentales de cette réalisation, que l’on peut résumer par cette formule : Solidarité. Humanisme. Émancipation de la misère.

En ces temps de fêtes de fin d’année, ce sont des mots que nous ne nous lassons pas, jamais, de rappeler.

Philippe Godard

 

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Les enfants des rues de Pondichéry