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22 juin 2011 3 22 /06 /juin /2011 17:18

 

Portrait.jpgArticle de Philippe Godard pour Enfants des rues de Pondichéry

  

 Consultez la bio de Ph.Godard >>> ici

 

 

 

 

 

Vivre simplement, pour que tous puissent simplement vivre

 

 

Dans les premières décennies du xxe siècle, l’Inde est un pays d’une extrême pauvreté. Les voyageurs et les diplomates européens la décrivent comme plus défavorisée encore que la Turquie, qui est pourtant le pays qui incarne à leurs yeux l’échec, la faim et la misère. Une grande partie des quelque 400 millions d’Indiens sont sous-alimentés. Il n’est donc pas étonnant que, pour Gandhi, réduire la pauvreté soit l’une des priorités fondamentales que devra se donner l’Inde indépendante. Dans ce but, il cherche à concilier ses idées religieuses, politiques et morales avec l’économie. Il imagine un système prenant en compte les traditions de l’Inde et réorganisant l’échelle des richesses et leur redistribution. Selon lui, l’industrialisation ne permet pas une authentique libération des êtres humains et il s’y s’oppose durant toute sa vie.

Pourtant, l’industrialisation est la seule voie explorée par l’ensemble des pays du monde. Elle est bien sûr parfaitement adaptée à la logique du système capitaliste et du développement économique. Même l’Union soviétique, qui reste de 1917 à 1945 le seul pays à se réclamer du socialisme, s’industrialise comme les autres. Quant aux nations colonisées, elles développent peu à peu leur industrie, suivant ainsi le sentir du développement proposé ailleurs, même si elles rencontrent d’énormes difficultés.

Nehru pense lui aussi que l’ensemble de l’Inde indépendante doit se mobiliser et se doter d’une industrie lourde : elle doit construire ses propres engins agricoles ou élever des barrages et créer des systèmes d’irrigation afin d’améliorer la production de nourriture. L’industrialisation et la modernisation sont selon lui la meilleure voie pour vaincre la pauvreté.

 

La position de Gandhi qui critique l’industrie est donc tout à fait marginale, y compris en Inde, y compris au parti du Congrès. Gandhi ne vivra pas assez pour assister à l’évolution rapide de l’Inde sur le plan économique, dans une direction contraire à ses propres vues.

Le fondement philosophique de la vision gandhienne de l’économie est donné dès les années 1920. Dans ses Lettres à l’ashram, Gandhi s’appuie sur l’idée de non-possession, qu’il a mise lui-même en pratique en Inde, puisque ses vêtements, sa chambre et sa hutte dans son ashram étaient extrêmement modestes. Gandhi écrit ainsi à ses disciples : « Le riche possède des quantités de choses superflues, dont il n’a pas besoin et qui sont par suite négligées et gaspillées, tandis que des millions d’hommes meurent de faim, faute de pouvoir manger. Si chacun ne conservait que ce dont il a besoin, nul ne manquerait de rien et chacun se contenterait de ce qu’il a. Dans le système actuel, le riche est tout aussi mécontent que le pauvre. Le pauvre voudrait bien devenir millionnaire et le millionnaire voudrait bien devenir multimillionnaire. Le riche devrait prendre l’initiative de la dépossession pour permettre que la satisfaction règne universellement. Si seulement il restreignait sa fortune à des limites raisonnables, on pourrait nourrir tous les affamés et leur enseigner – en même temps qu’aux riches – à être satisfaits de leur sort ! » (Lettres à l’ashram, p. 60)

 

Au cœur de sa politique économique, Gandhi place la pauvreté. C’est cela qu’il s’agit d’extirper de ce monde et c’est ce but fondamental qu’il assigne à l’économie. Gandhi est ainsi à contre-courant, et de façon radicale, de l’économie telle qu’elle est théorisée et pratiquée depuis plus de deux siècles. En effet, tous les économistes de la quasi-totalité des écoles s’appuient sur un postulat opposé à celui de Gandhi : pour tous, d’Adam Smith à John Maynard Keynes en passant par Jean-Baptiste Say ou Karl Marx, l’économie vise la création de richesses. De nos jours, les organismes internationaux qui orientent ou dirigent l’économie du monde contemporain n’ont eux aussi pour seul but que de susciter une croissance économique. Le postulat est toujours que la création de richesses est le fondement de nos sociétés modernes et le meilleur moyen de vaincre le chômage. C’est un credo universel, et pourtant, que d’arguments contre cette vision ! que de faits étayés qui prouvent qu’il n’y a aucune relation directe entre création de richesse et baisse du chômage à partir du moment où les richesses créées sont accaparées par certains et ne sont pas redistribuées à la communauté.

Quoi qu’il en soit, Gandhi considère lui aussi que le chômage est une plaie, mais que l’économie n’arrivera pas à fournir du travail à tous en suivant la voie de l’industrialisation, donc en utilisant des moyens indirects. À l’inverse, l’économie doit être à tout moment au service direct du pauvre, afin de lui permettre de sortir de la misère absolue par son propre travail. Il ne sert à rien d’échafauder des systèmes économiques qui ne considèrent les pauvres que comme un simple aspect de la question. Pour vaincre la misère, chaque pauvre doit tout simplement pouvoir travailler lui-même afin de satisfaire ces deux besoins fondamentaux : se nourrir et se vêtir.

Gandhi n’est pas irréaliste : il ne pense pas que son système économique puisse fournir du superflu. Peu importe, car il rejette l’idée même de superflu. Pour vaincre la misère, les moyens de production des nécessités de base doivent « rester sous le contrôle des masses », déclare Gandhi dès 1928, et ils doivent être répartis de façon équitable sur tout le territoire et non regroupés dans quelques grands centres industriels. L’autosuffisance des villages est la seule voie économique qui garantisse un travail à tous. Gandhi s’oppose à la fois à l’exploitation et à la technologie lorsque celle-ci, en concentrant des milliers d’ouvriers dans des usines performantes, prive des millions d’individus de travail, donc de revenus. Il rend la « monopolisation » responsable de l’indigence qui règne en Inde et dans d’autres parties du monde. Il s’oppose à la toute-puissance des outils modernes, qui ne permettent des gains de productivité énormes qu’au prix de lourdes pertes d’emplois d’une part et d’une centralisation de la production dans quelques centres d’autre part. Ainsi, Gandhi explique que « chaque village doit produire tout son nécessaire et un certain pourcentage supplémentaire pour les besoins des villes. Les industries lourdes doivent être centralisées et nationalisées. Mais elles devront occuper la plus petite part de l’activité nationale, laquelle se déroulera pour l’essentiel dans les villages » (Programme constructif, version de 1945).

 

Dans son Programme constructif, élaboré en plusieurs étapes dans les années 1940, Gandhi précise que l’économie doit assurer la liberté du pays en évitant qu’il ne dépende, pour ses approvisionnements, de l’extérieur, et qu’elle doit permettre de réaliser l’égalité de tous. Gandhi reconnaît ainsi que cela « nécessite un changement révolutionnaire dans la mentalité et les goûts de beaucoup » (version de 1945). Cependant, sa vision de l’économie ne se limite pas à une certaine morale que beaucoup, en Inde même, ont jugée réactionnaire et inadaptée au monde moderne.

Il trace un programme précis dont le symbole est le khadi, le vêtement de tissu entièrement réalisé par les paysans, ce qui permettrait de répartir la production de vêtements entre les 700 000 villages de l’Inde plutôt que de la concentrer dans une poignée de villes industrielles… anglaises ! Le khadi implique de développer la culture du coton en Inde, d’apprendre les arts du filage et du tissage, et d’y initier les pauvres pour qu’ils sortent ainsi, au moins en partie, de leur condition. Le khadi implique en outre, dans l’esprit de Gandhi, une adhésion à une nouvelle morale économique et sociale : « Celui qui porte un khadi en toute ignorance, pour imiter les autres ou par hypocrisie, ne peut pas être considéré comme ayant fait le vœu du khadi en dépit du fait qu’il en porte un. » Chaque Indien doit donc savoir et comprendre pourquoi il vit modestement : c’est à cette condition que personne en Inde ne manquera plus du minimum. Le partage est volontaire et conscient.

Gandhi n’est pas non plus un pur rêveur coupé des réalités. Le khadi n’est qu’un élément de l’industrie villageoise et un symbole politique. Gandhi demande également que chaque village fabrique ses propres papier, savon, huile alimentaire, allumettes, outils… Si l’autosuffisance est au cœur de sa vision économique de l’Inde, c’est aussi parce qu’il pense qu’elle est le meilleur moyen de réaliser les autres buts, plus nobles, qu’il se fixe pour les Indiens.

Dans son Programme constructif, Gandhi relie ainsi la question économique à la non-violence : « Point 13, Égalité économique.

Cette dernière est la clé principale vers une indépendance non violente. Travailler pour l’égalité économique signifie abolir l’éternel conflit entre le capital et le travail. Cela signifie le nivellement par le bas des quelques riches dans les mains desquels est concentrée la majeure partie de la richesse de la nation d’une part, et le nivellement par le haut des millions de personnes semi-affamées et nues d’autre part. Un système de gouvernement non violent est clairement impossible aussi longtemps que subsistera le vaste fossé entre les riches et les millions d’affamés. Le contraste entre les palais de New Delhi et, à proximité, les misérables taudis de la classe laborieuse pauvre ne pourra exister un jour de plus dans une Inde libre, dans laquelle le pauvre jouira dans le pays du même pouvoir que le plus riche. Une révolution violente et sanglante est une certitude, sauf s’il y a un renoncement volontaire des riches et que les riches abandonnent le pouvoir et le partagent pour le bien commun.

[…] Les expériences de non-violence sont toujours en cours de réalisation. Nous n’avons plus grand-chose à prouver par notre pratique. Il est certain que cette méthode a commencé à fonctionner, bien que si lentement, et que nous allons dans le sens de l’égalité. Et puisque la non-violence est un processus de conversion, la conversion, si elle est menée à son terme, doit être permanente. Une société ou une nation construite de façon non violente doit être capable de résister à une attaque contre sa structure, depuis l’extérieur comme depuis l’intérieur. […] Si jamais nous devons réaliser l’égalité, les fondations doivent en être posées maintenant. Ceux qui pensent que les réformes majeures viendront après l’obtention du swaraj [l’autonomie de l’Inde] se trompent eux-mêmes sur le fonctionnement élémentaire d’un swaraj non violent. Il ne tombera pas du ciel un beau matin. Mais il doit être construit pièce par pièce par nos propres efforts, coordonnés entre eux. Nous devons accomplir une bonne partie du chemin dans cette direction. »

 

À l’inverse, selon Nehru, l’industrialisation était la meilleure voie vers l’éradication de la pauvreté, à condition cependant d’être mise en œuvre selon les principes du socialisme. Il avait déclaré ainsi, devant une réunion du Congrès tenue à Lahore dès 1936 : « Je ne vois pas d’autre moyen que le socialisme pour venir à bout de la pauvreté, du chômage, de la dégradation et de l’assujettissement de notre peuple. Cela implique des changements vastes et révolutionnaires dans notre structure politique et sociale, la fin des intérêts personnels dans la terre et l’industrie aussi bien que du système des États indiens féodaux et autocratiques. Cela signifie la fin de la propriété privée, sauf dans un sens limité, et le remplacement de l’actuel système de profits par un idéal plus élevé de services coopératifs. Cela signifie en dernier lieu un changement de nos instincts, habitudes et désirs. En bref, cela signifie une nouvelle civilisation, radicalement différente de l’actuel ordre capitaliste. »

Quelques années plus tard, à la veille de l’indépendance, Nehru s’était encore éloigné de Gandhi et rapproché d’une conception socialiste classique. Il écrivit ainsi à Gandhi, le 9 octobre 1945 : « De nouveau nous avons à poser certains objectifs comme l’alimentation, l’habitat, l’éducation, la santé, etc., qui seront une nécessité de base pour le pays et pour chacun. C’est avec ces objectifs en vue que nous devons découvrir des manières spécifiques de les atteindre rapidement. De nouveau, il me semble inévitable que des moyens de transport modernes autant que d’autres développements modernes soient mis en œuvre. S’il en va ainsi, inévitablement, il existera une part d’industrie lourde. Jusqu’à quel point cela s’accordera-t-il avec une société purement villageoise ? Personnellement, j’espère que cette industrie lourde ou légère sera aussi décentralisée que c’est aujourd’hui possible grâce au développement de l’énergie électrique ; si deux types d’économie existent dans le pays, soit il y aura conflit entre les deux, soit l’une submergera l’autre. » Ce à quoi Gandhi répondait : « Le pandit Nehru veut l’industrialisation car il croit que, si elle est socialisée, elle sera délivrée des fléaux du capitalisme. Ma propre opinion est que ces fléaux sont inhérents à l’industrialisme, et aucune dose de socialisation ne pourra les éradiquer. »

L’histoire de l’Inde indépendante a montré que l’énergie électrique ou les améliorations « modernes » de l’industrie n’avaient en tout cas pas fait reculer la pauvreté dans des proportions significatives. Cet échec est souvent attribué à la démographie de l’Inde, dont la population est passée de 400 millions de personnes dans les années 1930 à trois fois plus en 2011, soit une croissance proprement inouïe. Cependant, le nombre de personnes sous-alimentées dépasse les 200 millions selon les Nations unies (FAO), mais si l’on place la limite de la sous-alimentation à un niveau de calories par jour qui semble plus proche de la réalité, on obtient un nombre de personnes sous-alimentées proche du tiers de la population… La « classe moyenne », capable de consommer « à l’occidentale », que les organisations économiques internationales évaluent à 15 % environ de la population en 2007, ne concerne selon d’autres analystes que 6 ou 7 % de la population tout au plus, sans perspectives réelles d’amélioration (communication personnelle de Sanjay Biswas, directeur de recherches à l’Institut des sciences de Bangalore).

 

Au-delà des incertitudes économiques ou de l’échec du modèle prôné par Nehru, le débat entre les modèles économiques de Nehru et de Gandhi acquiert une nouvelle actualité dans le monde contemporain. Les graves menaces écologiques redonnent un intérêt inattendu aux idées de Gandhi. Il est en effet rejoint par divers courants écologistes qui dénoncent les conséquences dangereuses pour l’équilibre planétaire d’une industrialisation non maîtrisée. D’autre part, l’autosuffisance des zones rurales dans certains domaines permettrait de limiter les transports de marchandises, qui sont une des causes principales de pollution, tout en offrant de meilleures possibilités de contrôle de la qualité des produits consommés, leur « traçabilité ». Le renoncement aux marchandises inutiles est lui aussi l’un des thèmes majeurs de certains courants écologiques, qui se trouvent là en accord avec les théories sur l’« aliénation » des êtres humains par la consommation. Selon des philosophes comme Herbert Marcuse, Jacques Ellul ou Vandana Shiva, la consommation à laquelle nous pousse le système capitaliste ne permet en rien aux êtres humains de vivre dans le bonheur.

Comme quoi l’histoire de l’humanité nous propose des rebondissements inattendus. Cette fois, il ne s’agirait plus de l’Inde miséreuse et affaiblie, à la traîne du monde ; à l’inverse, dans ce pays certes en proie à des problèmes gigantesques, voici que des expériences politiques, des pensées, des philosophies, issues d’une réalité que l’on pourrait estimer à mille lieues des nôtres, nous ouvriraient pourtant des perspectives enfin positives, humaines, non violentes et fraternelles.

 

Philippe Godard

 

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