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15 novembre 2012 4 15 /11 /novembre /2012 06:52

 

Portrait.jpgArticle de Philippe Godard pour Enfants des rues de Pondichéry

  

 Consultez la bio de Ph.Godard >>> ici

 

 

L’Inde croupit dans son Moyen Âge, nous affirme sans ciller un article du Monde (http://www.lemonde.fr/asie-pacifique/article/2012/10/29/le-moyen-age-sevit-aux-abords-de-new-delhi_1781658_3216.html ). Oui, en Inde, persistent des formes ignobles d’exploitation et de négation des êtres humains. Oui, des hommes brûlent leurs épouses lorsque sa famille ne peut pas payer la dot. Oui, certains hommes des castes hautes s’accordent le droit de « disposer » à leur guise du corps des femmes dalits (hors castes). Et selon certaines enquêtes, l’Inde serait le quatrième pays le plus dangereux du monde pour les femmes, après l’Afghanistan, le Congo démocratique et le Pakistan.

Les sources indiennes officielles indiquent 213 585 crimes (meurtres, viols, brutalités, enlèvements…) commis contre des femmes en 2010, et davantage encore en 2011 : 228 650, sur une population d’environ 600 millions de femmes (voir notamment http://www.ibtimes.co.in/articles/360261/20120706/india-crimes-against-women-dangerous-place-rape.htm ), dont 24 200 viols déclarés.

Tout d’abord, ce ne sont que certains Indiens, une petite minorité, qui sombrent dans de telles ignominies. Mais l’Occident ne voulant pas comprendre le système des castes, et encore moins l’accepter, nos penseurs et journalistes se ruent sur l’Inde, pays attardé, moyenâgeux, etc. Il est si facile pour eux de fustiger l’Inde… d’autant que cela permet de détourner le regard et de ne pas mettre en évidence ce qui se passe chez nous.

 

 

Si nous cherchions à comprendre plutôt que de condamner d’emblée ?

 

Avant d’en venir au fond, deux remarques s’imposent. Tout d’abord, personne n’est obligé de comprendre l’Inde et son système des castes, ni de lire Homo hierarchicus, l’ouvrage fondamental de Louis Dumont, ou le magnifique Viramma, une vie paria de Viramma, Josiane et Jean-Luc Racine, ou encore Why I am not a hindu, du professeur dalit Kancha Ilaiah, best-seller en Inde dans les années 1990. Mais lorsqu’on est journaliste, la déontologie minimale  devrait imposer de ne pas parler d’un sujet qu’on ne connaît pas assez. Et en l’occurrence, des articles continuent de fleurir sur l’Inde, qui mélangent beaucoup de choses.
Ensuite : avant de fustiger les autres sociétés, nous devrions faire le ménage chez nous.  Certes, avec 122 femmes tuées en France en 2011, notre pays est moins touché par les violences faites aux femmes que l’Inde, mais ici aussi, les chiffres sont en augmentation. En Europe, le Parlement européen estime que 10 % des femmes de nos pays seront victimes au moins une fois dans leur vie d’un viol ou d’une tentative de viol (rapport Svensson). Cela est donc énorme ici aussi. Ce type de statistiques est très complexe à utiliser et, surtout, la comparaison entre des pays et des aires culturelles différentes est risquée. Ce qui ne signifie en aucun cas que dans une aire culturelle très sexiste et antiféministe, il serait normal de brutaliser les femmes, absolument pas.


C’est toujours trop : le féminicide, qu’il se déroule en France ou en Inde, n’a aucune sorte de justification sociale, éthique ou religieuse. Hélas, comme l’a magistralement montré René Girard dans La violence et le sacré et comme nous pouvons nous en convaincre chaque jour, toute société cache ses pans sombres, ses hypocrisies, ses drames, ses atrocités. Le véritable enjeu est dès lors de savoir comment une critique que l’on porte peut faire évoluer la situation vers le mieux. Non pas que nous devions nous censurer, mais comprendre ce qui se passe afin d’agir pour une société plus humaine – enfin humaine ! – et éviter de fustiger une culture sous prétexte qu’un pan de la société est ignoble. Ici aussi, nous avons bien assez d’ignominies pour chercher à penser autrement nos rapports avec les autres, de façon fraternelle, et pas en opposition, dans la posture du donneur de conseils.

 

 

L’Inde, bouc émissaire commode…

 

L’Inde partage avec l’Afrique le triste privilège d’être un bouc émissaire – pour reprendre les termes de René Girard – global : ces deux continents nous renverraient à des situations de notre propre passé. Ainsi, l’Afrique serait « primitive », l’Inde « moyenâgeuse ». Au fond, ces philosophes de l’Histoire voudraient que l’Inde nous ressemble et ait donc elle aussi son « Moyen Âge » avant d’en arriver à sa Renaissance et à ses Lumières… Pour accréditer leur thèse, ces journalistes-idéologues empêtrés dans un progressisme de bon aloi s’emparent des drames qui font davantage réagir que réfléchir. Il est vrai que, de nos jours, tout s’est accéléré au point de devenir instantané ; dans cette course quotidienne au scoop, la réflexion n’a plus sa place.
Mais considérons les horreurs « rétrogrades » que sont la dot et le viol des femmes dalits. Comment y répondre et en finir avec ces pratiques trop répandues ? Il s’agit au fond d’infuser, dans toutes les strates et les castes, des dalits jusqu’aux brahmanes, l’idée que les femmes sont les égales des hommes, et doivent être respectées en tant que telles. Or, c’est chez les dalits que ces idées sont les plus avancées, notamment parce que, comme l’écrit Kancha Ilaiah dans dans Why I am not a Hindu, les dalits sont par définition « hors hindouisme ». Cela ne veut pas dire que tous les dalits hommes respectent leurs femmes, mais qu’à l’inverse des hindous, leurs croyances religieuses ne postulent pas, par exemple, que la femme suit son mari dans le cycle des renaissances. Viramma l’explique elle aussi.
Dans l’hindouisme lui-même, il est remarquable que le dieu « mâle » n’est rien sans sa shakti, qui est « femelle » : énergie féminine. De nos jours, les hindous prient autant des déesses (Lakshmi, Kali, Parvati) que des dieux (Shiva, Vishnu) ou des animaux divinisés (Ganapati). Hélas, dans leur quotidien, certains hommes ne traitent pas leur femme aussi bien qu’ils vénèrent Kali ; l’important est pourtant que, dans leur bagage culturel, figure déjà la possibilité d’un dépassement de la situation concrète actuelle des femmes hindoues – ou en tout cas l’image théorique de ce dépassement, sa justification religieuse.

 


Si nous parlions plutôt des luttes des Indiennes ?

 

Or, l’hindouisme n’est pas une société figée. De même que le christianisme, l’hindouisme a connu et connaît encore ses réformateurs, ses critiques, et il est possible que la situation des femmes en Inde s’améliore parce qu’il existe, au cœur même de l’Inde, des bases politiques pour cette évolution positive. C’est par exemple ce que montre Ela R. Bhatt dans We are poor but so many, parmi de nombreux autres livres sur les luttes des femmes pauvres en Inde. Sans oublier des mouvements très importants dans les bidonvilles, le plus souvent menés par des femmes, et sans oublier non plus des personnages comme Medha Patkar, Mayawati, Vandana Shiva ou la fameuse Arundhati Roy.

 

Ainsi, fustiger l’Inde (ou l’Afrique) ne sert à rien ; voilà peut-être même la preuve d’un vieux fonds européocentrique voire raciste (ah, la supériorité autoproclamée du « modèle » occidental !). En dernière analyse, cela est contreproductif car c’est aussi une manière de nier les luttes sociales en ne montrant que les côtés négatifs du pays.
L’enjeu, pour l’Inde, ou l’Afrique, qui doivent faire face au monde occidental avec ses industries, ses technologies, ses armées et ses banques, est de ne pas sombrer dans le « mal-être global », qui conduit à la désespérance sociale – ce qui se passe ici.

Nos sociétés occidentales ne sont pas idéales. Les taux de suicides, les emprisonnements, sont comparables, plus élevés, voire beaucoup plus élevés qu’en Inde (la France connaît un taux d’incarcération environ trois fois plus élevé que l’Inde).  Et quand, en Afrique, la guerre civile fait rage, dans la quasi-totalité des cas, nous pouvons affirmer que le rôle de telle ou telle puissance étrangère – souvent la France – dans le déclenchement des hostilités est déterminant. Si la France, les États-Unis, la Chine et tous les autres cessaient de faire main basse sur l’Afrique, ce continent serait, sans guère de doutes, bien moins frappé par les horreurs de la guerre civile qu’il ne l’est aujourd’hui.

 

Écoutons l’Inde


L’Inde, de son côté, semble chercher à maintenir ce que les Indiens jugent bon, tout en s’ouvrant à la globalisation. Dans les métropoles, à Bangalore, à Delhi, des Indiens aisés vivent une occidentalisation accélérée, et ce choix est une façon pour eux de s’« élever » au-dessus de l’inde traditionnelle. Est-ce pour autant que le reste de l’Inde ne serait au Moyen Âge ? Une telle opinion, en réalité, en dit plus sur ceux qui la professent que sur le pays dont ils prétendent parler. Vraiment non, l’Inde n’est pas dans un cycle Âges obscurs – Renaissance. Et plutôt que d’en fustiger les aspects ignobles, pourquoi ne pas nous mettre à l’étude, à la compréhension, à l’échange avec ce continent aux ressources culturelles et intellectuelles inouïes ?

 

Philippe Godard  

 

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