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5 janvier 2011 3 05 /01 /janvier /2011 08:25



Article de Philippe Godard, pour Enfants des rues de Pondichéry.

 

Consultez la bio de Ph.Godard >>> ici


Lorsqu’on parle de l’Inde et du monde indien en général, les images sont extrêmement contrastées, depuis la non-violence de Gandhi et la paix sereine de l’ashram de Tagore à Shantiniketan, jusqu’au déchaînement de violences dans les conflits communautaristes actuels. Les exemples de ces violences sont récents, car durant des siècles, musulmans et hindous ont cohabité sans haine, mais les événements dans le monde indien vont ces dernières années dans le sens d’une radicalisation de la violence : massacres autour de la mosquée d’Ayodhya en 1992, assassinat de Benazir Bhutto en décembre 2007, ou encore la guerre des Tigres tamouls au Sri Lanka…

 

L’Inde est-elle non violente ?

Pour tenter de comprendre ce qui se passe en Inde, il est utile de remonter jusqu’aux mythes fondateurs indiens, le Mahabharata et le Ramayana. De même que dans la plupart des mythes de l’humanité, ces récits sont marqués par des scènes de grande violence, où le pouvoir et la vengeance sont intimement liés à l’exercice, considéré comme légitime, de la violence. Légitime, car ceux qui, dans ces mythes, sortent « vainqueurs » avaient une légitimité – du moins telle que le mythe le montre, car il n’est pas question ici de discuter pour savoir si, par exemple, le dieu Rama a raison ou pas de se venger du démon Ravana. Cette exaltation de la violence légitime n’est pas propre à l’Inde. Dans les mythes grecs, par exemple lorsque Antigone s’oppose à Créon, le fond est identique : deux légitimités différentes s’affrontent, et ce n’est pas parce qu’Antigone est une rebelle à l’ordre de Créon que sa violence – défier la loi de la cité est une forme de violence fondamentale, en Grèce – est moins légitime que la violence de Créon, qui finit par la faire mourir au nom de la loi de la cité. C’est tout l’objet de cette tragédie que de forcer le spectateur à prendre parti pour une légitimité contre une autre.

En Inde, la violence est partout. Y compris chez Gandhi. Son ahimsa – littéralement « absence du désir de tuer », que l’on traduit de façon trop approximative par « non-violence » – est elle-même une forme de violence extrême, une violence intérieure, tournée contre soi ou en soi, imposée d’une façon radicale. Ce sont les jaïns qui, pour l’essentiel, pratiquent l’ahimsa ; dans l’hindouisme, l’ahimsa, perceptible par exemple dans le végétarianisme, n’est pas une obligation.

Gandhi, qui plus est, a imposé certaines de ses conceptions par la violence, à commencer par la non séparation des hors-castes dans les élections, au contraire de ce que demandait leur dirigeant, Babasaheb Ambedkar (1891-1956). Selon Ambedkar, les hors-castes n’étant nulle part majoritaires et étant rejetés par le reste des hindous (et des Indiens en général), un vote majoritaire traditionnel, toutes castes confondues et votant en même temps, ne leur laissait aucune chance d’obtenir un représentant portant vraiment leurs revendications. Ambedkar souhaitait donc un électorat séparé : que les hors-castes votent à part des autres Indiens et envoient leurs propres députés à l’Assemblée. Il obtint dans un premier temps le soutien des Britanniques. Mais Gandhi s’opposa à lui en entamant une grève de la faim jusqu’à la mort. Ambedkar se trouva donc placé, de façon très violente, devant un choix qui n’en était pas un : soit être responsable de la mort du plus populaire dirigeant pour une Inde libre, soit céder. Il céda, par le « pacte de Poona », signé en 1932, qui aboutit au système actuel avec des élections à plusieurs niveaux, favorisant de fait les hindous de castes ou encore les dirigeants hors-castes (dalits) les plus modérés. L’exemple de la dirigeante hors-caste Mayawati, Chief Minister d’Uttar Pradesh, est l’exception qui confirme la règle : Mayawati est une chamar ; or, la caste professionnelle (jati) des chamars forme à elle seule plus de la moitié du contingent des hors-castes de l’Uttar Pradesh, et le parti de Mayawati a su tisser les alliances adéquates pour arriver au pouvoir.

Gandhi renouvela ce genre d’intense pression, de violence politico-psychologique, à plusieurs reprises. Peu importe que ce fût pour des causes justes : en réalité, par ce genre de chantage – donc de violence –, il aurait dû comprendre ou reconnaître que l’ahimsa qu’il professait n’était pas entrée dans les mœurs politiques et sociales indiennes puisqu’il devait utiliser la violence intellectuelle, abstraite, pour imposer la non-violence physique. Le risque, évident, étant qu’une fois qu’il n’y aurait plus personne pour imposer la non-violence par la voie d’une pression psychologique de masse, la violence concrète se déchaînerait.

D’ailleurs, de son vivant et face à lui, la violence s’est déchaînée, depuis les musulmans séparatistes de la Ligue musulmane jusqu’aux nationalistes hindous, qui finirent par l’assassiner en 1948.

 

La situation actuelle

De nos jours, et alors que le drame de la Partition (1947) entre une Inde musulmane et une Inde hindoue est toujours discuté en Inde même (il suffit de lire les revues indiennes pour s’en convaincre), la violence revient à l’ordre du jour.


Au Pakistan, les États-Unis ont joué la carte de l’axe Beijing-Islamabad durant les années 1970-1980 pour affaiblir l’axe Moscou-Delhi. Cela a abouti aux non-sens que l’on sait : soutien sans faille aux talibans afghans, par exemple, pour résister aux troupes soviétiques, en s’appuyant sur l’ISI, les services secrets pakistanais, dont tout le monde vante aujourd’hui le professionnalisme… et le cynisme. Maintenant que Moscou fait ami-ami avec l’Occident, le cours des choses change, et Islamabad devient un quasi ennemi de Washington, voire un ennemi total, surtout sous l’influence des théories apocalyptiques sur le choc des civilisations. Dans la logique paranoïaque de la diplomatie nord-américaine, il s’est hélas très souvent agi de soutenir des extrémistes, a priori dangereux, simplement parce que, à un moment donné, ils marchaient dans le sens des intérêts nord-américains. On ne va pas faire ici des rappels de géopolitique, mais que l’on se souvienne de Pol Pot, utile à Washington parce qu’il permettait de casser la perspective avancée par le Parti communiste indochinois d’une union Laos-Vietnam-Cambodge, ou de Ben Laden, sans oublier les atrocités commises dans l’arrière-cour des États-Unis, l’Amérique latine, par les dictateurs à la botte du puissant voisin du Nord, durant les années 1950-1990.

Le Pakistan est un « allié » bien encombrant, désormais, et Musharraf le sait, qui joue sur plusieurs tableaux à la fois et tente de sauver ce qui lui semble l’essentiel : le pouvoir de l’armée et surtout la capacité de son pays à survivre sans tomber dans l’orbite du géant régional, l’Inde.

 

Au sud, le Sri Lanka a lancé, au début de cette année, une « guerre à mort » contre les Tigres tamouls, dans l’indifférence générale de la prétendue « communauté » internationale. Là, le problème est différent du Pakistan. Les Tigres tamouls sont une organisation « ethnique », donc non fondée sur la religion. Or, l’on constate l’apparition d’un des phénomènes sans doute les plus préoccupants pour les décennies à venir, s’il venait à se généraliser : bien que non « fanatiques religieux », les Tigres se sont transformés en groupe fanatique. Ils sont sans doute le premier groupe politique non religieux du monde contemporain à être ainsi tombé dans le culte du martyr. Dans sa Petite histoire de la voiture piégée, le sociologue américain Mike Davis, célèbre pour son analyse de la violence à Los Angeles et ses études sur les bidonvilles (« le pire des mondes possible »), montre que le terrorisme tourne au fanatisme et au culte du martyr, à travers son utilisation par des groupes religieux. Dans sa longue et terrible litanie des horreurs accumulées depuis un siècle, un groupe émerge : les Tigres tamouls. Ils se sentent acculés, par un pouvoir qui ne veut strictement rien entendre, au fanatisme, au point que certains d’entre eux acceptent de se faire sauter avec des bombes, tout cela sans espoir d’accéder à un quelconque paradis. Une tendance qui risque de se généraliser si la répression continue de s’étendre tous azimuts, dans le monde entier.

Il ne s’agit en aucun cas de dire ici que ce que demandent les Tigres tamouls est légitime ou pas – on a vu de toute façon que cela n’a pas tant d’importance, que l’on soit du côté de Créon ou d’Antigone. Dans tous les cas, ce qui est préoccupant est que, sous nos yeux, le monde indien est en train d’expérimenter un glissement inouï : le fanatisme s’empare des groupes nationalistes, en dehors même de toute référence religieuse comme cela avait pu être le cas jusqu’à maintenant.

 

Or, le monde indien, c’est 1,5 milliard d’êtres humains (sur 6,8 milliards), soit presque un quart de la population mondiale. On n’ose imaginer que les groupes qui, actuellement, sont sur la voie de l’extrémisme dans le monde indien glissent vers le fanatisme terroriste. Car alors, la vie elle-même deviendrait dans le monde indien d’une violence absolue, non pas parce qu’il y aurait des centaines de morts chaque jour (cela n’arrivera peut-être jamais, il faut l’espérer), mais parce que la menace, aveugle, que représente le fanatisme politique forcerait chacun à ne plus réfléchir qu’en fonction de cette violence, menaçante et aveugle. On glisserait alors vers des systèmes forcément archirépressifs, ou encore vers le communautarisme – plaie déjà béante en Inde.

 

Des solutions ?

Bien sûr, ce n’est qu’une perspective possible. Et ce n’est pas à nous de donner des solutions. Nous sommes loin de l’Inde, et ne pouvons prétendre nous immiscer dans les problèmes d’un pays à la civilisation multimillénaire et à la culture bien autant développée que la nôtre. Cependant, nous pouvons souligner d’abord que l’action d’une association comme Enfants Des Rues de Pondichéry va précisément dans le sens de ce qu’il faut faire, car l’éducation reste la meilleure garantie contre la propagation généralisée de la violence. Ceci est essentiel, et vaut non seulement pour l’Inde, mais aussi pour la France. Car à ce jour, personne n’a rien trouvé de mieux, pour combattre l’abrutissement, le fanatisme, le culte du martyr et d’une violence prétendument salvatrice, que l’instruction, que l’éducation étendue à l’ensemble des êtres humains. Afin qu’au non-dialogue des bombes se substitue le dialogue effectif et concret d’êtres pensant et imaginant un futur. Il est donc essentiel et vital sans doute pour l’avenir de reprendre l’effort d’instruction publique, qui a connu un réel bond en avant dans les années 1960-1970, mais qui, depuis, soit recule (dans les pays développés notamment), soit stagne ou n’avance qu’extrêmement lentement, et surtout en laissant la voie libre à des « enseignements » qui ne vont pas dans le sens de l’émancipation de la communauté humaine. Rappelons que l’Inde n’a évité que de justesse que les mythes hindous soient enseignés en histoire à l’université ( ! ), et qu’aux États-Unis, dans de nombreuses écoles, le mythe de la Genèse est enseigné comme la réalité de la création du monde. Sur de telles bases, il ne faut pas nous étonner si le fanatisme progresse dans le monde.
L’action d’EDRP en faveur des enfants les plus démunis sur le plan éducatif (dans la rue, on « apprend la vie », mais on n’acquiert pas les fondements d’une culture émancipatrice, une culture que l’on peut partager avec les autres êtres humains) s’inscrit donc, à son échelle, dans un processus fondamental qui est, de fait, le meilleur antidote aux dérives violentes et fanatiques.

L’autre problème tout aussi fondamental est la réalité économique de l’Inde. Dans ce pays, pourtant présenté comme en voie de modernisation extrêmement rapide, 92 % de la population travaillent dans l’économie pudiquement appelée « informelle » (la rue et les petits boulots). Ces travailleurs contribuent à hauteur de 63 % au revenu intérieur brut, à 50 % de l’épargne et à 40 % des exportations. Ces chiffres, issus des données nationales et publiés dans We are poor but so many (Ela R. Bhatt, Oxford University Press, 2006), ouvrage relatant la longue et fructueuse expérience d’un syndicat de femmes hors-castes à Ahmedabad, nous invitent à relativiser les discours triomphalistes sur l’Inde de Bangalore et des ordinateurs, de Mumbai et de Bollywood. La réalité de ce pays est que la classe moyenne capable de s’acheter des voitures Tata ne représente qu’une faible proportion des Indiens, et que cette proportion ne s’élève plus depuis une dizaine d’années. Comme s’il était entendu – et c’est ce que pense Ela Bhatt – que de toute façon, les pauvres sont laissés à la dérive et abandonnés à l’auto-organisation. C’est aussi ce que tendrait à prouver l’action des associations d’habitants de bidonvilles comme la National Slum Dwellers Federation / Mahila Milan, ou Mahila Chetna. Ces associations regroupent des pauvres et les pouvoirs publics les aident un peu à organiser la vie dans les bidonvilles, à la condition qu’elles ne remettent pas en question ce monde. C’est une discrimination bien connue, qui rabaisse les pauvres et les hors-castes et veut les maintenir au pied de la hiérarchie sociale. Mais une démocratie ne peut se fonder sur un tel mépris de quelques groupes sociaux.

L’on peut craindre que la violence qui découle de cette injustice majeure ne cesse pas dans les temps à venir.

 

Philippe Godard

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