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3 août 2010 2 03 /08 /août /2010 06:08



Article de Philippe Godard pour Enfants des rues de Pondichéry.

 

Consultez la bio de Ph.Godard >>> ici

 

 

Coincée entre l’image d’un paradis pour hippies et celle de l’enfer de la misère, l’Inde contemporaine parvient difficilement à trouver sa véritable place dans la représentation que s’en font les Occidentaux. Pour tout compliquer, une troisième Inde, tout aussi partielle et approximative que les deux premières, est en train de s’imposer : celle d’un géant avançant à grands pas vers la modernité, en concurrence avec son puissant voici chinois. Chacune de ces Indes a ses hauts lieux. Auroville, le Kerala, Goa et les ashrams plus ou moins frelatés raviront les touristes partis à la recherche de leur Éden sixties. Les slums de Kolkata et de Mumbai, les mendiants et les gosses décharnés s’attireront les (faux) bons soins des humanitaires. Le pôle informatique de Bangalore, le prestige de l’Indian Science Institute ou les réussites commerciales de Tata Industries raviront les capitaloptimistes…

Hélas, l’Inde ne se réduit à aucune de ces trois images, et n’est pas non plus un dosage plus ou moins savant des trois. Elle est tout autre, et c’est bien pour cela qu’elle nous questionne, nous enthousiasme, nous déçoit, nous rebute, nous ravit, nous pousse à réfléchir autrement au monde dans lequel nous vivons.

 

Ce qu’il y a de pratique, dans les Indes hippie, miséreuse et technologique, c’est qu’il est facile de les décrypter. Selon que l’on est tendance Katmandou, mère Teresa ou Mittal Steel, l’on s’enflamme ou l’on s’indigne devant tant de réussite, de si lamentables échecs ou de si remarquables progrès. Mais tout cela en fonction de critères occidentaux, et même occidentalocentriques.
Je ne prétends pas avoir « compris » l’Inde. Mais je m’insurge contre les visions réductionnistes qui, à coup sûr, passent à côté de ce formidable remue-méninges qu’est le sous-continent, à un moment où, justement, le remue-méninges est ce qui manque le plus aux sociétés satisfaites d’elles-mêmes, sans véritable avenir autre que chaotique pourtant, que sont nos pays occidentaux, convaincus d’être à la tête du monde. Ce sont les punks de la fin des années 1970, avec leur « No Future ! », qui ont le mieux résumé l’avenir des générations perdues, ici, des ZEP, abîmées par quatre décennies d’abrutissement télévisuel massif – entre autres ! Revenons à l’Inde, et posons quelques questions embarrassantes, tant pour les indolâtres et indophiles que pour les indosceptiques et indophobes.

 

Quelques questions sans réponses simples !

Comment se fait-il que le système des castes, vieux de plus de trois millénaires, résiste encore aux assauts de la « modernité », et que seule l’intouchabilité ait pu être abolie par ce lutteur formidable que fut Babasaheb Ambedkar ? (1)

Il y a toujours en Inde des castes vivaces, des quotas de députés ou d’étudiants réservés aux « OBC », « Others Backward Classes », qui correspondent à certains groupes de sudras et de hors-castes…

Comment se fait-il qu’à l’inverse de ce que proclament ici quelques politologues spécialistes de l’Inde, la Partition de 1947 ne passe toujours pas en Inde ? Ici, en France, le communautarisme est un sujet tabou, et l’on préfère ignorer que le monde indien est aujourd’hui coupé en trois (Inde, Pakistan, Bangladesh), voire en quatre (Sri Lanka), contre la volonté profonde de nombre de ses intellectuels. Ceux-ci se rendent bien compte que mettre les hindous d’un côté et les musulmans de l’autre ne peut qu’exacerber les tensions entre les deux communautés, là où elles sont forcées de cohabiter. Parmi les grands dirigeants du mouvement pour l’indépendance, seul Gandhi maintint jusqu’au bout la position d’une seule Inde, multiple culturellement et religieusement (2).

Nous préférons ici, en général, voir les musulmans et les hindous comme des groupes plus ou moins attardés sur la voie du progrès, l’antagonisme actuel Inde-Pakistan constituant dès lors un excellent argument à une telle théorie. L’histoire de l’Inde depuis les invasions musulmanes réfutait pourtant, dans sa société même, cette idée que l’entente intercommunautaire est impossible. Les hindous laissèrent les Moghols musulmans gouverner, tandis que les musulmans adoptaient le système des castes – pour le dire très vite. Le mélange se fit et fonctionna jusqu’aux manœuvres des Britanniques et de certains musulmans (et hindous), pour aboutir à la partition, aux massacres d’Ayodhya (1992) et de Mumbai (2008), entre autres.

On pourrait ainsi multiplier les questions, par exemple sur le très haut niveau d’innovation technologique qui côtoie les slums, ou encore sur la corruption généralisée dans cette « plus grande démocratie du monde », selon des commentateurs prétendument avisés. Une démocratie dans laquelle environ un cinquième de la population est analphabète est-elle une démocratie ?
Limitons pourtant la liste de ces questions auxquelles nous ne répondrons pas, invitant plutôt le lecteur à se tourner vers quelques ouvrages accessibles en français et en anglais – après tout, l’Inde est si vaste et si complexe qu’il serait très présomptueux de répondre en quelques pages à tous les problèmes qu’elle soulève.

 

Vandana Shiva et Arundhati Roy

Terminons plutôt avec un hommage à deux Indiennes, qui prouvent que l’Inde possède encore ce que nous n’avons plus depuis quelques décennies maintenant : deux personnalités de stature internationale, engagées de façon radicale dans la contestation d’un ordre injuste, Vandana Shiva et Arundhati Roy.

 

Vandana Shiva, philosophe et agronome, se bat contre l’image de la prétendue révolution prétendue verte, image que l’Occident véhicule jusque dans les manuels de géographie de nos classes de cinquième. Voici ce qu’elle explique dans L’Afrique peut se nourrir (voir bibliographie). La révolution verte, tout le monde l’apprend ici, a consisté à remplacer les variétés de riz, notamment, par des variétés à fort rendement. Mais, comme l’explique Shiva, ces variétés n’étaient pas à fort rendement par elles-mêmes ! Et les variétés qu’elles ont remplacées n’étaient pas à faible rendement, ce que laisse supposer cette appellation quasi contrôlée. Il y a eu une mystification, qui a bouleversé l’équilibre multimillénaire des sociétés paysannes, a poussé les paysans, d’un coup privés de terre (au nom de la rationalisation et de l’industrialisation de l’agriculture), à émigrer vers les villes. Tout cela a entraîné une catastrophe écologique dont l’Inde commence seulement à payer le prix, qui sera énorme, et peut-être même fatal à la société actuelle. Car ces variétés à fort rendement nécessitent, pour atteindre leur maximum de productivité, des intrants auparavant inconnus en Inde : engrais et pesticides. Or, ces intrants demandent, pour être utilisés, de grandes quantités d’eau, et l’Inde est maintenant un pays assoiffé, au sous-sol gravement affecté par les pompages. Pour continuer dans cette sinistre voie de l’agro-industrie, Shiva montre que les OGM sont les « semences du suicide » : le compte d’exploitation pour le coton montre que la variété génétiquement modifiée « Bt » (produisant son propre insecticide) coûte énormément au paysan (sans pour autant, d’ailleurs, améliorer le rendement, bien à l’inverse). Ce sont ces pertes subies chaque année qui ont entraîné une épidémie de suicides sans précédent en Inde. Bref, une révolution verte qui est surtout une super affaire pour les vendeurs de semences et d’intrants…

 

Quant à Arundhati Roy, voici ce qu’elle écrit dans la revue Outlook à propos des attentats de Mumbai de novembre 2008 : « Lorsque nous disons ‘‘ Rien ne peut justifier le terrorisme ’’, ce que la plupart d’entre nous veulent dire est que rien ne peut justifier de prendre une vie humaine. Nous disons cela parce que nous respectons la vie, parce que nous pensons qu’elle est précieuse.
Cependant que ferons-nous de ceux qui ne prennent aucun soin de la vie, même pas de la leur ? La vérité est que nous n’avons aucune idée de ce que nous pouvons faire d’eux, parce que nous sentons que même avant qu’ils ne meurent, ils sont déjà partis vivre dans un autre monde, dans lequel nous ne pouvons plus les atteindre. […] Le sang des « martyrs », irrigue le terrorisme. Les terroristes hindous ont besoin de morts hindous, les terroristes communistes ont besoin de morts prolétariens, les terroristes islamistes ont besoin de morts musulmans. Les morts deviennent la démonstration, la preuve que l’on est bien des victimes, qui est centrale pour le projet. […] La seule voie pour limiter – il serait naïf de dire « éradiquer » – le terrorisme est de regarder le monstre dans le miroir. Nous sommes à la croisée des chemins. L’un des panneaux indique  « Justice », l’autre « Guerre civile ». Il n’y a pas de troisième panneau,  et il n’est pas possible de revenir en arrière. Choisissez. »

On constate une volonté de comprendre, qui ne revient pas du tout à excuser quoi que ce soit. Nous sommes bien loin des exhortations des chefs d’État et des politiciens occidentaux qui, dans tous les domaines, de la géopolitique à la politique intérieure, ne cherchent plus à comprendre quoi que ce soit mais à réprimer. La dimension politique authentique survit encore en Inde, alors qu’elle a sombré dans un coma profond ici depuis une bonne vingtaine d’années.

 

Tant Roy que Shiva sont des intellectuelles « engagées », figure disparue du paysage français, et même européen. Elles luttent avec les armes de la critique contre la continuation de l’existant, car cet existant est nuisible pour l’humanité et même pour la vie sur cette planète. Malgré la complexité des problèmes qu’elles abordent, elles parlent en termes simples, que chacun d’entre nous peut comprendre. Cela aussi est l’Inde : elles cristallisent la capacité à nous questionner, bien au-delà de la stricte réalité du monde indien.

 

Redécouvrons l’Inde, encore et toujours !

Partir à « la découverte de l’Inde », selon le beau titre du livre de Nehru, revient donc à dissiper ce flou opaque qui nous dissimule ce « monstre dans le miroir » que nous sommes, pour reprendre l’expression d’Arundhati Roy. L’Inde nous tend un miroir ; elle est à la fois l’inverse de l’Occident et à son image. En parcourant l’Inde, en parlant avec ses habitants – en hindi ou en tamoul plutôt qu’en anglais ! le résultat justifie l’effort –, en nous dépouillant de nos idées reçues, chacun d’entre nous a alors une chance, en Inde, de découvrir et de comprendre ce que pourrait être un humain universel.

 

Philippe Godard, 29 juin 2009

 

 

Notes

(1). Voir bibliographie, les textes d’Ambedkar et Le docteur Ambedkar, de Christophe Jaffrelot, Presses de Sciences Po, 2000.

(2). C’est ce que j’ai voulu montrer en détail dans Gandhi et l’Inde. Un rêve d’unité et de fraternité (Syros, 2008), à travers notamment un discours très important de Gandhi sur l’unité du monde indien et sa diversité religieuse.

 

Bibliographie commentée

Babasaheb Ambedkar : ses œuvres complètes ont été publiées en anglais par le gouvernement du Maharashtra, mais il est très difficile de les trouver, même en Inde (à ma connaissance, il faut aller à Mumbai, on ne les trouve pas à Chennai). En revanche, en tapant « Ambedkar » sur Amazon (hélas, à bas la librairie virtuelle, mais elle sert dans certains cas précis, dont celui-ci !), dans la rubrique « Livres en anglais », on trouvera des dizaines et des dizaines de livres de et sur Ambedkar.

Louis Dumont, Homo Hierarchicus. Essai sur le système des castes, Gallimard. Un monument d’érudition.

Gandhi, Mes expériences de vérité.

Philippe Godard, L’inde, du XVIIIe siècle à nos jours, Autrement Jeunesse ; Shubha, Jyoti et Bhagat vivent en Inde, De La Martinière Jeunesse .

Jawaharlal Nehru, À la découverte de l’Inde, Philippe Picquier, sans doute l’un des livres les plus importants (bien davantage que le livre de Gandhi, à mon sens) sur l’Inde et le mouvement pour l’indépendance.

Arundhati Roy, An Ordinary Person’s Guide to Empire, Penguin Books (en anglais). L’un des meilleurs livres politiques parmi ceux de cette dernière décennie.

Vandana Shiva : très nombreux livres et articles disponibles en français. L’article auquel il est fait référence ici se trouve dans L’Afrique peut se nourrir, un ouvrage que l’on peut obtenir gratuitement sur simple demande auprès du Fonds de Développement, Grensen 9 B, N-0159 OSLO (-Norvège ) ou utviklingsfondet@utviklingsfondet.no

Balwant Singh, Une enfance intouchable, Syros, coll. « J’accuse ! ». L’un des meilleurs témoignages sur l’intouchabilité, et d’une écriture limpide.

Rabindranath Tagore, La maison et le monde, Payot, et Vers l’homme universel, Gallimard, comptent parmi les deux ouvrages les plus essentiels de Tagore, un esprit d’une très haute exigence intellectuelle et éthique.

Théâtre de l’Inde ancienne, Gallimard, La Pléiade.

We are so poor but so many. The Story of Self-Employed Women in India, Ela R. Bhatt, Oxford University Press, 2005, en anglais.

 

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